Comment les grooves de Cotonou ont nourri la musique mondiale sans qu'on le sache

Illustration DAÖMEY MAGAZINE : main soulevant un vinyle, onde sonore néon se dispersant en constellation à travers le monde

Il existe forcément un sample caché quelque part, un groove enregistré à Cotonou dans les années 70 qui a fini, des décennies plus tard, dans un titre que tout le monde connaît sans savoir d'où il vient. On est parti chercher cette histoire précise. Ce qu'on a trouvé est plus large qu'un seul morceau : pendant des décennies, les grooves béninois ont nourri le sample mondial, du deep house aux mixtapes underground, sans qu'aucun musicien de Cotonou n'en voie la couleur, jusqu'à ce qu'un label allemand envoie un ancien agent formé par le KGB les retrouver un par un pour enfin les payer.

Dans cet article

Comment un studio de Cotonou est devenu une mine d'or mondiale

Dans les années 70, Cotonou possède quelque chose qu'aucune autre capitale ouest-africaine n'a : SATEL, l'unique usine de pressage vinyle de la région qui n'appartient pas à un major (Decca, EMI, Polydor tenaient celles du Nigeria et du Ghana). N'importe quel musicien avec une bande et un peu d'argent pouvait y presser son disque. Résultat : des centaines de petits labels béninois ont vu le jour, et des musiciens venus du Nigeria, du Ghana et du Togo faisaient le déplacement jusqu'à Cotonou pour presser leurs morceaux. Même Fela Kuti y a enregistré. Au centre de cette effervescence, il y a T.P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, qui a enregistré plus de 500 morceaux entre 1968 et le début des années 80, fusionnant les rythmes vodoun avec la funk, la soul et l'afrobeat.

C'est cette masse de musique, oubliée pendant des décennies, que le digger allemand Samy Ben Redjeb a commencé à exhumer au milieu des années 2000 pour son label Analog Africa. Sa description du son béninois est sans détour : "l'Afrique est une mine d'or pour le sample", disait-il en évoquant Le Super Borgou de Parakou, un autre groupe du Bénin dont les boucles jouées en live pendant les enregistrements sonnent déjà comme des samples tout faits.

Les preuves : du Grammy au vinyle de DJ Babu

Concrètement, ces grooves béninois ont fini par circuler très loin de Cotonou. En 2018, le duo électro britannique Disclosure, nommé aux Grammy Awards, sort "Ultimatum" avec la chanteuse malienne Fatoumata Diawara : le titre s'appuie sur un enregistrement croisant Fatoumata Diawara et T.P. Orchestre Poly-Rythmo, documenté sur les bases de données de samples. Le morceau a valu à Diawara une nomination aux Grammy 2019 dans la catégorie Best Dance Recording. Côté hip-hop plus underground, "Graveyardshiftin'", signé DJ Babu (du groupe culte Dilated Peoples) avec Cali Agents et le rappeur très respecté Roc Marciano, s'appuie directement sur "Agnon Djidjo" de T.P. Orchestre Poly-Rythmo.

Ces deux morceaux-là sont documentés et traçables. Mais ils ne sont que la partie visible d'un phénomène beaucoup plus vaste, largement invisible celui-là.

Illustration DAÖMEY MAGAZINE : platine vinyle aux motifs géométriques ouest-africains reliée par une onde sonore néon à une platine DJ moderne
De Cotonou aux platines du monde entier, le fil est direct, même quand personne ne le voit.

La vraie histoire jamais racontée : des décennies sans un centime

Avant que des labels comme Analog Africa ne fassent le travail de traçage, ces mêmes disques circulaient depuis des années sur des compilations bootleg, dans les bacs de diggers du monde entier, sur des forums de crate-digging où on s'échangeait des rips de vinyles rares sans jamais chercher à savoir qui les avait enregistrés. Boucler un groove de Cotonou dans un beat était une pratique courante, et retrouver le musicien à l'origine du morceau ne l'était pas. C'est précisément le vide que Samy Ben Redjeb a voulu combler en allant enregistrer les histoires et sécuriser les droits directement auprès des musiciens béninois, pour qu'ils touchent enfin quelque chose sur une musique qui tournait déjà depuis des décennies loin de chez eux, sans qu'ils le sachent.

L'agent façon KGB qui a retrouvé les musiciens un par un

L'histoire la plus folle de cette traque est celle de Lokonon André, chanteur du groupe Les Volcans de la Capitale et ancien membre de la police béninoise sous le régime de Mathieu Kérékou, envoyé se former en URSS à des techniques de repérage et de filature. Quand Samy Ben Redjeb galère à retrouver une liste de musiciens pour sa compilation "African Scream Contest Vol. 2", c'est André qui se propose, en moto, avec ses vieux réflexes de filature soviétique. En une semaine, il retrouve tout le monde. Résultat : des musiciens dont certains morceaux étaient déjà samplés ou recherchés à l'international, sans qu'ils l'aient jamais su, ont enfin pu être payés pour leur travail des années 70.

Illustration DAÖMEY MAGAZINE : silhouette traversant un labyrinthe de vinyles vers une lumière néon
Retrouver un musicien de 1974 en pleine capitale : la vraie quête derrière chaque réédition.

C'est ce genre d'histoire qu'on veut continuer à raconter chez DAÖMEY : la musique africaine n'a jamais eu besoin de personne pour être bonne, elle a juste rarement eu les moyens de savoir jusqu'où elle voyageait.

Questions fréquentes

Qui est T.P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou ?

C'est le groupe le plus prolifique de l'histoire du Bénin, actif depuis 1968, qui a enregistré plus de 500 morceaux mêlant rythmes vodoun, funk, soul et afrobeat. Redécouvert internationalement grâce aux rééditions du label allemand Analog Africa depuis les années 2000.

Quels titres mondiaux ont vraiment samplé du Poly-Rythmo ?

"Ultimatum" de Disclosure feat. Fatoumata Diawara (2018, nommé aux Grammy Awards) et "Graveyardshiftin'" de DJ Babu feat. Cali Agents et Roc Marciano en sont deux exemples documentés et traçables.

Est-ce que les musiciens béninois ont été payés pour ces samples ?

Ça dépend des cas. Les rééditions portées par des labels comme Analog Africa ont permis de retrouver les musiciens et de sécuriser des droits pour eux. Mais pendant des décennies, la même musique a circulé sur des compilations bootleg et dans des crates de diggers sans traçage ni paiement, une pratique longtemps considérée comme normale dans le sample.

Qu'est-ce qu'Analog Africa ?

Un label de réédition fondé par l'Allemand Samy Ben Redjeb, spécialisé dans l'exhumation et la réédition de musique africaine des années 60 à 80, avec un travail poussé de recherche des musiciens originaux pour sécuriser leurs droits.

Le son de Cotonou a voyagé plus loin que vous ne le pensiez.

DAÖMEY continue de creuser les histoires que la musique africaine n'a jamais eu le temps de raconter elle-même.

Découvrir DAÖMEY →